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Les musées et le numérique: Entre la recherche d’une stratégie et désengagement de l’Etat. Existeront-ils encore demain ?

26 décembre 2013

Arnaud Alcabez

Depuis plus d’une décennie, les musées du monde entier se demandent quelle stratégie adopter pour l’accessibilité du public depuis Internet. Leurs initiatives sont nombreuses et variées :

  • Informations pratiques
  • Sites interactifs soit événementiels, soit permanents
  • Applications variées
  • Partenariat avec un éditeur en ligne
  • Accès à des collections ne pouvant être exposées au public
  • Parcours pédagogique et accès à des complétements d’information
  • Constitution d’une société de gestion des droits numériques

Toutefois, la question reste ouverte, à savoir qu’est-ce qu’un espace virtuel peut apporter au public et quels sont les liens à tisser entre un espace dématérialisé et un espace physique représenté par l’institution ? Les obstacles sont encore nombreux :

  • Le coût de la numérisation d’une collection reste très élevé, et demande d’investir dans du matériel adapté ou de le faire sous-traiter
  • Les collections sont parfois très importantes et l’indexation du contenu numérique apporte des problématiques spécifiques de navigation généralement différentes de celles d’un parcours physique d’un musée
  • La mise en valeur de l’œuvre (exposition, lumière) ne peut être forcément rendue de la même manière sur Internet. Je suis allé voir récemment l’exposition de Keith Haring au Musée d’Art Moderne de Paris, et la mise en valeur de certaines œuvres en lumière noire avait vraiment du sens
  • La qualité des œuvres est généralement réduite pour éviter le pilage numérique et l’appropriation des œuvres
  • Une partie de la collection appartient à des ayant-droits tiers, et les œuvres ne sont que prêtées à l’institution qui l’expose et qui n’en détient donc pas les droits numériques
  • Les interactions entre les musées sont faibles. Pourquoi ne pas les connecter entre eux, en tant qu’objets intelligents du numérique de demain
  • Le panier moyen des boutiques est peu élevé. Pourquoi ne pas permettre la reproduction sérigraphiée des œuvres avec une imprimante 3D

L’approche du musée Rijksmuseum d’Amsterdam peut donc surprendre puisque ce musée a pris l’initiative de numériser des œuvres choisies en haute définition et de les mettre à disposition des internautes, voire, d’encourager même le public à les copier et à s’en servir sur toute sorte de support (documents, t-shirts, tatouages, assiettes, ou pourquoi pas du papier toilette).

Plus étonnant, l’objectif que le musée souhaite atteindre est de numériser 40.000 images par an, jusqu’à exposer le million d’objets que ce dernier possède. Il est à noter que toutes les œuvres numérisées font partie du domaine public.

Toutefois, le musée virtuel a aussi de nombreux avantages :

  • Permettre à un public différent de celui qu’on croise dans les musées d’accéder aux œuvres via Internet
  • Donner un accès universel à l’œuvre quel que soit le lieu ou l’accessibilité du visiteur. Si vous avez envie de découvrir les collections du MOMA (Museum of Modern Art de New-York) et que vous habitez New Delhi, vous n’avez pas les mêmes chances que si vous habitez Staten Island.
  • Prendre le temps de parcourir les collections à votre rythme et selon la logique qui vous appartient. Trop d’heures peuvent être passées dans collection mondiale d’Art de l’Égypte antique au British Museum, de ses sept galeries égyptiennes permanentes, et qui pourtant, ne permettront au visiteur que de voir les 4% exposés de son patrimoine.

Mais au-delà de ces considérations, les musées sont avant tout un véhicule indispensable pour la transmission du savoir et de la culture, et sans doute les gouvernements devraient-ils mieux considérer et s’impliquer dans la diffusion numérique des nombreux contenus.

En Mai 2012, lors du renouvellement du gouvernement français, j’avais alors proposé à notre nouvelle Ministre déléguée des PME, de l’Innovation, et de l’Economie Numérique, Mme Fleur Pellerin, de considérer qu’il y avait une mission de gouvernance quant à la diffusion du patrimoine des musées, en regroupant l’ensemble des applications mobiles conçues par ces derniers (qu’ils soient publics ou privés) dans un référentiel (appstore) commun et accessible au plus grand nombre, tout en définissant un cahier des charges à minimum avec Mme la Ministre de la Culture de la Communication Aurélie Filippetti, et dans ce sens, être une force de proposition quant à la définition d’un modèle européen, vecteur de diffusion de notre culture et de notre patrimoine, qu’ils soient locaux, régionaux, nationaux ou européens. Toutefois, au regard des nombreux dossiers que son équipe et elle-même ont dû traiter, cette proposition n’a pas eu l’intérêt escompté.

En conclusion, à l’heure où les modèles économiques des musées sont fragilisés par la concurrence d’Internet, et en l’absence d’une action gouvernementale structurante, chaque institution est livrée à elle-même, en fonction de ses crédits et de sa notoriété.

Pour rappel, 1 200 établissements sont labellisés par le ministère de la Culture, et au moins autant sont dirigés par des organismes privés, locaux ou associatifs. L’État consacre 350 millions d’euros par an pour les établissements publics, qui, eux, sont soumis à une loi et à des obligations. Un budget apparemment colossal quand on sait que seuls 30% des français mettent les pieds au moins une fois par an dans un musée. Plus de 55 millions de visiteurs se sont rendus dans un musée en 2008 en France, dont une grande partie provient du tourisme. En 2008, Le Louvre a reçu plus de 8,4 millions de visiteurs, le musée d’archéologie de Harne (Nord-Pas-de-Calais), environ 1.000.

IT Pro Magazine, Juillet 2013

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